Saint Brendan a acquis une réputation de navigateur au long cours, bien que les Vitae rédigées à son sujet en Irlande ne mentionnent que des trajets ordinaires pour un abbé de son époque : une traversée vers le continent ( Alet, en compagnie de St Malo) et quelques trajets vers Albion.
Le voyage périlleux et lointain dans l’Atlantique, que les auteurs médiévaux du continent lui ont unanimement attribué, ne figure pas dans ses hagiographies anciennes rédigées en Irlande. La source du qualificatif de ‘navigateur’ qui lui a été accolé réside donc dans le récit latin de la Navigatio, texte tardif, qui eut un énorme succès du Moyen-Age à la Renaissance, et fut traduit de manière univoque dans nombre de langues vernaculaires européennes.
Le texte latin, tel qu’il fut reçu et compris, a répandu une croyance à propos du saint abbé : on s’est convaincu que ce voyage avait duré sept années, à bord d’un simple coracle de peau tendue sur un squelette de bois. Avec des épisodes relatant la rencontre de monstres marins, de diables et de volcans, la Navigatio Brendani fut reçue comme un roman d’aventures, qui transforma le fondateur d’abbayes en héros maritime, précurseur de Christophe Colomb… ! Pourtant ce n’est point ce qui s'exprime dans le texte, si on le considére sans a-priori ; la traduction nouvelle que je livre ici en fait la démonstration.
Pour sortir de cet ensemble de croyances, et atteindre une vision cohérente de ce texte, j’ ai dû re-visiter plusieurs aspects du document et je précise ici quatre de ces aspects, comme autant de clés d’ élucidation.
Le premier touche à la durée du Voyage, qu’ il convenait de ramener à de plus justes proportions.
Le second concerne le rôle joué dans le scenario par le ‘procurator’, visiteur régulier des rameurs et fournisseur de provisions, qu’ il était nécessaire d’ inspecter.
Un troisième éclairage est apporté par la méthode de lecture des Psaumes : ils sont largement cités mais il faut extraire toutes les leçons pour saisir la totalité du message de l’ auteur; il y a glissé une part de ses convictions ; elles sont énoncées par les prophètes ou les anges !
Enfin, la signification générale du document n’ a pu être mise au clair sans tenir compte du simple fait qu’ il est l’ héritier d’ un Conte mythique, doté d’ une articulation convenue : l’ organisation des épisodes prend dans ce contexte un sens plus évident et plus fort.
Quels sont donc les éléments textuels qui ont pu contribuer à enfermer les traducteurs dans une croyance eronnée ?
- Le terme latin de navigatio
Il est ambivalent, signifiant soit le fait de piloter un navire soit le fait de conduire à une barque à la rame. Il est aussi évident que ce terme latin a voulu traduire l' irlandais ' imrama' : il signifie au sens littéral le fait de ramer mais désigne surtout un genre de légende relatant des aventures nautiques. Le latin navigatio, ensuite traduit ‘navigation’ en langage vernaculaire, a donc pré-empté une notion qui associe les mots navire, naviguer, navigateur… et infléchi la perception du récit dans le sens d’ un voyage de longue distance et de longue durée. Alors que le terme 'imrama' désigne avant tout un périple en canot à rame, ce qui induit un parcours de modeste longueur ! Cette notion de 'longue durée' s’ est imposée malgré l’ impossibilité, manifeste pour un petit coracle chargé de 14 voyageurs, à assumer une quelconque traversée océanique.
- Les Sept années du voyage
La croyance fut admise que le voyage de Brendan avait duré sept ans d’ affilée ; la durée des trajets entre certaines escales venait confirmer cette compréhension du texte.
En effet les premiers épisodes du récit débutent le plus souvent par une indication de durée en jours ; on a cru y voir le délai entre deux escales : si on les additionne, on obtient rapidement un périple de plusieurs mois ; et si on observe que certains épisodes sont muets sur le sujet, on peut imaginer un parcours encore plus étendu.
Pourtant on doit relever que les durées mentionnées ne sont que de deux sortes : quarante jours ou trois jours ! Dans une navigation réelle, ces durées uniformes ne sont pas concevables ! La ‘Navigatio Brendani’ n’ est pas un Livre de Bord et ces durée entre escales n' en sont pas.
Comment répondre à cette incohérence ?
- Les sept-années sont bien exactes mais elles valent pour la durée de la Formation.
Dans la tradition irlandaise, le septennat est la durée traditionnelle de la formation ; Brendan a recruté des jeunes moines pour les embarquer dans son aventure ; il est par ailleurs réputé pour avoir été un grand enseignant (il a fondé l’ abbaye-école de Clonfert) : l’ expérience relatée est celle d’ une formation- initiation : elle va donc durer sept ans. L’ oiseau-ange qui échange avec Brendan le confirme clairement : après six années accomplies, la septième année verra se produire l’ accès à la ‘Terre de Promission’, but de l' expérience. La formation est septennale, et le texte ne dit jamais que le voyage aura duré sept ans, bien au contraire !
Un agenda liturgique et un pélerinage nautique.
Chaque année de cette formation, est donc organisé un circuit nautique ; le périple annuel prend place à une date impérative, s’ articulant autour des fêtes religieuses que sont : la Cène (la Passion) – la Pâque – la Pentecôte. Chaque année ce périple dure exactement douze jours.
Et ces 3 festivités sont célébrées chacune dans une île différente ; le circuit sera identique chaque année ; sauf la septième année qui verra l’ équipage amené directement vers la Terre de Promission, une île cachée dans les brumes ! Le texte est limpide sur tous ces points, sans avoir à le solliciter.
- Les Quarante et Trente ?
Une erreur de lecture aura entraîné les traducteurs dans la confusion. Ces deux termes ne sont en rien des durées entre escales : ils reflètent la forme abrégée, alpha-numérique, de deux mots qui, en irlandais ancien, désignaient deux modalités du jeûne !
- le ‘carême’ était un jeûne partiel, observé durant les 40 jours liturgiques : c’ était un régime allégé
- le jeûne dit ‘de trois-jours’ était une diète rigoureuse, observée chaque semaine par les ascètes irlandais (du mercredi au vendredi).
En écriture cursive, il était d’ usage de réduire le format écrit en usant d’ un chiffre et d’ une terminaison alphabétique ; ceci explique que le manuscrit originel, qui servit de base au rédacteur latin, ne fut pas compris : les diètes, qui s’ imposaient au début de chaque traversée, devinrent des durées de trajet dans l’ esprit des traducteurs !
Ainsi donc, dans le texte originel, on débutait la relation d’ un épisode ( traversée vers une île ) par la mention d’ un état de jeûne auquel était soumis l’ équipage. La ‘navigatio’, exercice physique aux avirons, se doublait donc d’ une ascèse par la diète. Nous pourrons comprendre, au § suivant, le motif de cette pénitence sportive.
Voici évaporée la brume qui entourait cette épineuse question de la durée du Voyage.
Résumons : chaque année, à la date de la Passion ( la Cène, selon le texte latin), l’ équipage de Brendan entame un périple de 12 jours organisé autour de 3 ou 4 îles ; ces îles sont proches de la côte, car à portée de vue ( là aussi le texte est explicite).
L’ identification de cet archipel a pu être résolue en exploitant les informations topologiques et la toponymie fournies par le texte ; je renvois à mon Etude ‘ Localisation de la Navigatio Brendani’ qui en dresse avec détails la démonstration.Une seconde énigme doit être élucidée : quel rôle joue le ‘procurator’ dans l’ organisation du Voyage ?
Au début de la plupart des épisodes, dans la première partie du texte, intervient le 'procurator' : il vient sustenter l' équipage de denrées diverses ( ceci infirme l' idée d' une lointaine pérégrination)... Qui est-il, quelle est sa fonction, et quelles denrées apporte-t-il aux navigants ?
En répondant à ces questions, on va dévoiler l’ aspect le plus inattendu du récit de la Navigatio Brendani.
Au tout début du récit, un messager, disciple de Brendan, vient le rencontrer et lui parle du moine M'Ernoc ; il le présente comme un cas étrange : ayant abandonné sa fonction d' économe d’ une abbaye, il s’ est retiré dans une île discrète et il a initié le messager à la Vision de la Terre de Promission. Convaincu de la sainteté de cette pratique, Brendan va se rallier à M'Ernoc et en faire le but de son existence. Le texte précise ingénument que cette pratique d’ accès à la Vision laisse sur les vêtements une odeur agréable… !
Dans la suite du récit, le dissident ne sera plus désigné par son nom mais par sa fonction : en latin 'procurator' ( célérier dans ma traduction, le mot bénédictin pour dire ‘économe d’ abbaye’). Les traducteurs du texte, parfois ambigü, ont rarement identifié M’Ernoc et le procurator : ils en ont fait un personnage de plus...Dans les épisodes de la première partie du récit, le célérier est toujours présent et c' est le seul personnage qui soit décrit en action ( Brendan agit rarement ).
L’ actif célérier joue un rôle permanent de guide, avitailleur et instructeur ; il est de-facto le personnage central du récit. Il apparait ainsi comme :
Dans la seconde partie du récit, il disparaît (les ‘escales’ sont alors la description d’ une suite de rêves fantastiques), pour ne revenir qu' en fin de scenario : c' est lui-même qui va amener directement les rameurs avec Brendan jusqu' à la Terre de Promission !
Au vu de tous ces indices, réunis sans solliciter le texte, le procurator s’ avère donc être le personnage-clé du récit ; il convient alors de caractériser sa fonction
- La nature des ‘plantes et racines’, parfois des potions, qu’ il fournit à l’ équipage et dont il charge le canot lui-même, affiche la vérité sur sa fonction. Le texte latin en dit assez clairement la nature : ces plantes sont toxiques et psychotropes : elles troublent la perception et déclenchent des visions. Une Etude détaillée en apporte la démonstration ; pour plus d’ informations, on lira : ‘Plantes, poissons, potions’.
- Le ‘procurator’ est donc un moine retourné à une forme du chamanisme irlandais pré-chrétien ; il a initié Barint, acteur et messager du premier épisode ; Brendan et son jeune équipage sont venus vers lui afin d’ être initiés . Et à l’ issue de leur formation septennale, c' est lui qui les fait accéder à la vision suprême de la Terre de Promission.
Ainsi donc, la Navigatio Brendani relate l’ expérience que l’ abbé d’ un monastère réputé, aurait accompli, à la fin de sa vie, en compagnie de jeunes moines, sous la conduite de M’Ernoc, un clerc adepte d' anciennes pratiques chamaniques ! On peut craindre que le récit ne soit pas historique ; l’ âge avancé de Brendan dans la période considérée incite à douter qu’ il ait réellement entamé cette expérience sur le tard.
Mais l’ auteur du ‘roman’ a choisi de faire porter au saint abbé le poids d’ une pratique visant à activer en milieu chrétien-monacal des usages traditionnels de l’ Irlande ancienne.
Le propos est assez surprenant et on conçoit que le texte latin, qui semble avoir été rédigé environ 400 ans après la mort de Brendan, ait eu quelque peine à exposer clairement les faits. Entre le supposé original en gaëlique, perdu, et le manuscrit latin répandu dans toute l’ Europe, il aura fallu bien des effets d’ écriture pour laisser passer cette information sans que le message soit trop apparent…
Parmi ses astuces de camouflage, le rédacteur aura usé largement des Psaumes, abondamment cités. On va voir comment il convient de les aborder pour apprécier l’ usage subliminal qui en fut fait.
Le texte de la Navigatio comporte de nombreux renvois à des Psaumes et autres textes bibliques ; les personnages qui entonnent ces textes sacrés sont soit Brendan et ses moines soit les oiseaux parlant avec qui il converse dans une des îles visitées. Les commentateurs ont généralement considéré ces listes de psaumes, parfois abondantes, comme des signes de la dévotion de l’ auteur, garants de la bonne tenue religieuse du document. Or ils recèlent une part du secret de ce document ambigu, qui s’ attache à ne pas dire clairement les choses.
Les Psaumes sont désignés non par leur numéro, comme d’ usage actuel, mais par leur premier verset. Parfois le texte précise que ce chant a été entonné jusqu’ à tel verset précisément énoncé : il faut donc lire avec attention ce qu’ il contient et ne pas en rester à l’ intitulé du manuscrit ; la portée du texte saint est à considérer dans certains des versets du Pasume, avec des mots ou des expressions portant une signification forte, en relation directe avec l’ épisode en cours. Ce que le texte ne veut pas dire explicitement, le psaume le révèle en subtilité...
Ainsi une partie du psaume vient en renfort de l’ argumentation que développe l’ auteur du texte. Il met en écho des références analogues entre les propos tenus par les prophètes de la Bible et ceux qu’ il fait tenir aux personnages de son scenario. Le lecteur appréciera la pertinence de ces rapprochements au fil de ma traduction. Trop nombreux, on ne peut ici les résumer.
Contentons-nous de deux exemples.
Dans une scène d’ interprétation délicate, Brendan est décrit effrayé devant les oiseaux qu’ il visite ; le choeur des oiseaux-anges entonne divers psaumes : l’ analyse de leur thème et de leur vocabulaire va permettre de comprendre que Brendan s’ estimait coupable, et qu’ il demande pardon et absolution : l’ auteur a placé dans le chant des oiseaux psalmistes les paroles que le héros aurait pu prononcer lui-même.
A la fin de la sixième année, les oiseaux-parlant considèrent que Brendan a acquis la capacité à accéder à la Terre de Promission ; le texte nous dit alors que les anges entonnent tel Psaume, désigné par tel énoncé. On pourrait ne pas s’ y attarder. Renseignement pris, on constate que ce psaume - sous une forme ancienne, au Moyen Age - faisait partie de la liturgie canonique usitée pour la cérémonie de Consécration de l’ évêque : le choix de cette citation révèle que les anges ont consacré Brendan comme pasteur de son peuple ( les douze moines) ; par leurs chants les oiseaux l’ intronisent dans cette nouvelle compétence.
Chaque citation psalmique est donc soigneusement choisie ; chacune vient à l’ appui de l’auteur dans son effort d’ argumentation : il affiche ainsi l’ antériorité et l’ autorité des écrits bibliques, qu’ il place en écho avec les situations peu chrétiennes, sinon hétérodoxes, qu’ il met en scène. Cette richesse de la Navigatio Brendani et son inventivité dans le recours aux source bibliques n’ avaient jamais été relevées à ce point. on trouvera en Notes ou Commentaires de la Traduction les justifications de chaque psaume.
L’ adéquation entre le scenario et l’ appareil de citations bibliques est d’ autant plus remarquable que la trame du récit emprunte au légendaire mythique de l’ Irlande. Il nous reste à relever les éléments structurels qui font de la Navigatio Brendani latine un conte mythique du fonds irlandais.
Un dernier élément d’ élucidation de la Navigatio Brendani réside dans la structure du récit. Le texte latin est découpé en chapitres, de taille très inégale, dont les énoncés concis résument le contenu apparent, notamment sa dimension merveilleuse. Ce découpage ‘officiel’, respecté par les éditeurs et traducteurs, n’ aura pas facilité une approche plus compréhensive du document, devenu célèbre surtout pour son aspect fantastique.
Or l’ extraordinaire dans cette œuvre ne réside pas dans ces images de monstres marins ou de diables-forgerons qui émaillent le récit, mais plutôt dans le fait qu’ elle partage la trame de sa partie introductive avec d' autres contes issus d' autres aires culturelles.
Car la Navigatio Brendani est l' héritière d’ un Conte mythique, ce qui signifie que son Plan est structuré de façon conventionnelle ; ceci apparait notamment dans sa partie introductive. Ce constat résulte d' une comparaison avec un conte estonien. Le schéma ci-dessous en fournit la trame commune. Le récit respecte donc un schéma consacré, qui n’ est pas du tout apparent dans le chapitrage du document latin, tel qu’ il est découpé habituellement.
a : un messager annonce un secret sur la connaissance de l' avenir ;
b : intéressé, le héros organise une aventure afin de le connaître ;
c : il finit par rencontrer un chaman ;
d : le héros est initié à la vision des rêves ;
e : le récit relate ses aventures ‘vécues’ en état d’ extase ;
f : enfin le chaman ramène le héros à la réalité.
Cette trame étant identifiée, la remise en ordre de l’ articulation originelle du document a pu être mise au clair, conduisant à redécouper certains épisodes et surtout à renommer ceux-ci dans une logique signifiante. On consultera l’ étude ‘ Les Contes du Canot’ qui retracera cette analyse comparée, en replaçant le mythe du canot chamanique dans un cadre ethnographique plus vaste.
Ces quatre clés d’ élucidation permettent ainsi une relecture motivée de la Légende de l’ abbé Brendan, un document médiéval resté largement incompris ; sa source mythique remise en lumière, on comprendra qu’ il témoigne d’ une tentative de concilier vision chamanique et illumination chrétienne ; un syncrétisme audacieux que le Moyen Age ne pouvait qu’ occulter au profit d’ une lecture dévote et merveilleuse.
La traduction nouvelle ici proposée replace le texte dans sa vérité première.