I.La question de la longueur du voyage
Quand on parcourt les ouvrages ou les sites web traitant de Saint Brendan ou du texte de la Navigatio, on est frappé par la constance d’ une affirmation énoncée sans aucune réserve : le saint abbé a traversé l’ océan et découvert l’ Amérique bien avant Colomb ! Certains spécialistes et exégètes semblent prêter foi à cette assertion, soit en y contribuant soit par omission en évitant de la discuter.
La lecture du texte latin ne conforte aucunement cette allégation et il est étonnant qu’ elle ait pu prospérer à ce point et devenir article de foi malgré ce que le récit déclare avec netteté.
Il est notoire que des irlandais, ermites ou autres, avaient su atteindre l’ Islande et probablement le sud du Groenland bien avant les colons norvégiens. Cette notoriété devrait suffire à flatter la revendication héroïco-identitaire des irlandais du XXI ème s. Mais le texte de la Navigatio, ni d’ ailleurs aucune de ses Vitae, n’ apporte aucun argument qui puisse conforter cette prétention.
les durées inter-escales
Des durées de 3 jours et de 40 jours émaillent le texte au début ou avant chaque escale : si le voyage avait été hauturier, le livre de bord aurait rapporté des durées variables. Pour décrypter la Navigatio, le dictionnaire latin ne suffit pas : un outil d’ analyse indispensable doit être le lexique gaëlique ! On y comprend très vite que ‘trois jours’ signifie aussi ‘jeûne’ et que ‘40 jours’ signifie aussi carême, dans le sens d’ abstinence ( diète d’ aliments cuits).
Ce constat conduit à poser que le ‘voyage’ est un périple côtier, de courte durée, et qu’ il est répété chaque année durant 7 ans. Le message des anges est clairement énoncé sur ces points et on a peine à comprendre comment certains ont pu se convaincre du contraire…
Sur la base de ces constats, j’ai mené une étude afin de localiser les escales réelles que décrit la Navigatio, qui livre assez de détails pour que leur situation puisse être définie avec une grande précision. Voir l' Etude 'Localisation du Périple'.
L'intervention répétitive du procurator
Une des curiosités du récit réside dans l’ apparition répétée, dans les premiers épisodes, du personnage du célérier ( ma traduction du procurator) : il surgit en début de chaque épisode, muni de provisions de plantes et de boissons. Là aussi, cette répétition serait incompatible avec la notion d’ un parcours trans-océanique. Par ailleurs on ne voit pas en quoi cette opération triviale d’ affrètage méritait d’ être relevée dans le récit d’ un saint voyage prévu pour conduire vers la vision du Paradis.
II. Le rôle du procurator, guide et initiateur.
- C’ est le célérier qui va amener Brendan jusqu’ au lieu de la vision espérée, la Terre de Promesse ; c’est lui qui apporte les provisions, qui parfois sort les équipiers du coracle, qui impose les itinéraires et les interdits… toutes ces qualifications le désignent comme le Guide de l'expérience : ainsi il m' apparait comme un chaman initiateur et Brendan apprend à devenir chaman lui aussi ; qui est le véritable héros du conte ?
- Ce motif du ‘héros instruit par un chaman’ n’est pas un schéma particulier à l’ Irlande ni à la Navigatio Brendani il est partagé par d’ autres contes mythiques. Je rapproche ce motif d' un exemple trouvé dans le légendaire estonien, qui relève de l’ aire culturelle finno-ouralienne.
Le Kalevipoeg décrit l' épopée du héros, Kalev, un prince estonien qui veut partir en quête de la Sagesse ; il négocie avec un chaman finnois l' aide dont il a besoin ; les étapes essentielles sont marquées par la mention de deux plantes propices à l' extase ( voir en Etudes : La navigation de Kalev ).
Ce motif commun étant posé, j' en ai déduit l' hypothèse que la Navigatio Brendani a eu pour origine un conte pré-chrétien dont la trame essentielle peut se résumer ainsi :
le but de la Terre de Promesse, la vision du paradis, est celle d' une quête-de-sagesse traditionnelle
le célérier, M'Ernoc, est le chaman qui assure l' initiation de Brendan, soutenu par son équipage
les aventures qui jalonnent le parcours sont les étapes nécessaires de cette initiation
l' accès aux visions et aventures fantastiques relatées est le fruit de procédés de transe chamanique.
Dans cette perspective, la lecture de notre texte latin prend alors un tout autre relief et une limpidité inespérée :
a/ les épisodes prennent place dans une succession qui n’ est pas due à la fantaisie d’ un conteur imaginatif mais répondent à un schéma convenu de conte mythique.
b/ les plantes mentionnées et les procédés concernant les fontaines rapportent des pratiques utilisant des boissons à base de plantes psychotropes enthéogènes (visions divines ou sacrées).
c/ les aspects de répétition désignent un rituel à vocation initiatique, répété une fois pa an à date fixe, dont la 7ème année verra l’ aboutissement : une vision opérée dans un état de conscience altérée par l’ usage de plantes dangereuses.
d/ le récit fait référence à une série de thèmes mythiques issus du légendaire irlandais pré-chrétien : ces mythèmes ont tous trait à la quête de l’ au-delà-visité et des moyens pour y parvenir ; en ce sens la Navigatio Brendani est un conte païen habillé de bure bénédictine !
Ces clés d’ interprétation confèrent à la lecture du texte une évidence et une simplicité ; des ajouts divers, ultérieurs à une version originale perdue, en ont certainement alourdi la lecture et obscurci le sens.
Je ne prétends pas que le texte tel qu’ il nous est parvenu soit explicite, j’affirme seulement que cette interprétation par le motif du 'héros guidé par un chaman' est la moins mauvaise qui soit proposée à ce jour !
II. La question des références chrétiennes
Le constat qui précède se heurte évidemment à l' apparence religieuse du texte : citations de textes chrétiens ou bibliques, liste de psaumes, calendrier liturgique organisant la temporalité du récit etc...
La plupart des premiers éditeurs de la Navigatio n' y ont vu qu' un éloge de la vie érémitique ou une louange à la règle bénédictine.
Or on est obligé de constater que le récit entremêle ces références multiples à un corpus clérical, familier des abbayes du Xeme s., à des anecdotes qui n' ont rien de chrétien mais renvoient explicitement à des thèmes celtico-druidiques remontant à un passé très ancien. Le récit est organisé autour de visions qui ne sont jamais en phase avec les dogmes chrétiens ou l' imagerie qu' ils ont pu susciter : au contraire elles puisent leurs motifs dans le légendaire irlandais, dans la mythologie grecque ou dans une littérature apocryphe peu conforme aux préceptes évangéliques.
La question se pose donc des intentions du rédacteur de la Navigatio, qui semble avoir utilisé un document originel de tradition scotte dans le but de faire passer des idées non conformes.
Les intentions du rédacteur
Le rédacteur de la Navigatio (au IX ou Xème s.) a probablement exploité un document en gaëlique plus ancien. Il ne semble pas qu’ il ait eu en vue de propager des secrets dont était porteur le récit originel.
Il met en scène un Brendan dans sa quête de vérité et de sagesse, mais qui pour ce faire adopte des procédés évidemment non-chrétiens; contradiction explicite !
Le rédacteur le sait mais fait dire à Barint ou à Brendan que le dissident M'Ernoc a créé un ermitage béni par Dieu ; il poursuit d’ autres buts qui sont d’ ordre philosophique ou religieux.
Il cite abondamment la bible ou des psaumes afin de donner du sens à ses propos ou pour insister sur un aspect du discours qu’ il ne peut développer.
Pour accéder à son propos , il convient de rechercher au-delà des apparences :
les psaumes, cités par leur verset n°1 : le ou les versets qui importent sont à localiser au sein du psaume , ou dans le débat théologique qu’ il a pu susciter au moyen âge ;
telle antienne évoquée doit être comprise au regard de son rôle dans les rituels bénédictins ;
telle phrase ou expression anodine en apparence, mais chargée de signification, réfère à des écrits non cités, mais que les destinataires savaient identifier.
Ce repérage des citations m’a permis de donner du sens aux préoccupations du rédacteur, qui semble poursuivre, au travers d’ un texte à vocation fantastique ( pour le haut moyen âge) des buts d’ un autre ordre, actuels à son temps et liés à des débats théologiques.
( Tableau des citations par épisodes)